La famille Tête, fil d’Ariane de Robert Mizrahi...

vendredi 1er juillet 2016

La famille Tête, fil d’Ariane de Robert Mizrahi

C’est toujours avec émotion que ce Marseillais de 85 ans, orphelin de la Shoah et caché par une famille d’Aurillac, raconte son histoire. Aujourd’hui grand-père, c’est avec les plus grandes précautions qu’il exprime l’effroi de l’arrestation de ses parents, et se souvient de l’affection qu’il a reçue dans cette famille du Cantal.

MB pour Lev Haïr : Racontez-nous l’histoire du petit Robert Mizrahi

Robert Mizrahi : « Je suis né le 27 novembre 1930. Mes parents, mon frère et moi habitions dans une maison d’ Endoume, au premier étage. Au rez de chaussée vivait la famille Bertrand, qui avait accueilli mes parents, jeunes mariés. Les Bertrand étaient pour nous une seconde famille. Malgré les précautions de ma mère qui avait enlevé la plaque mentionnant notre nom, le 20 mars 1944 notre vie prend brusquement une tournure tragique. Un commerçant, qui connaissait bien mes parents, nous avait dénoncé à l’organisation criminelle allemande pour la modique somme de 50 francs. Nous étions à table lorsque trois voyous marseillais recrutés par la Gestapo, nous arrêtent aux mots de : « Gestapo française ». Sous l’insistance de Paulette, la fille Bertrand, nous nous sommes réfugiés chez eux en passant par la fenêtre. Nos parents, n’ayant pu réagir, ont été transférés aussitôt au siège de la Gestapo, situé au 425 Rue Paradis.

En janvier 1944, une circulaire de l’éducation nationale avait informé ma famille des risques de bombardements sur Marseille, et ma mère devait nous placer dans le Cantal. Le 23 mars 1944, Mme Bertrand et un ami de ma tante nous conduisit donc en gare Saint-Charles, avec une quinzaine de jeunes réfugiés marseillais. Arrivés dans le Cantal, nous passâmes deux jours à l’hôpital d’Aurillac avant d’être recueilli par des familles différentes. Mon frère et mon cousin dans une famille de teinturiers, les Laybros ; moi par des épiciers, la famille Tète. Le soir à table, questionné au sujet de mes parents, je n’ai pu retenir mes larmes. Pour éviter les questions du voisinage, nous assistions à la messe et officiellement, je n’étais personne d’autre qu’un petit réfugié marseillais.

Puis Marseille a été libérée. A la suite d’un conseil de famille, ma grand-mère a pris la décision de nous prendre, mon frère et moi. Le 15 septembre 1945, je suis revenu vivre à ses côtés, dans l’appartement où j’avais vécu avec mes parents. Il n’avait pas été loué, Mme Bertrand ayant continué à payer le loyer avec l’argent laissé par ma mère dans un recoin de la cuisine.

MB pour Lev Haïr :Quels liens avez-vous gardé avec vos protecteurs ?

R.M : « Mon frère est toujours en contact avec le fils Laybros, qui est né un an après notre départ d’Aurillac. En ce qui me concerne, je suis allé à Aurillac avec mon épouse Gilberte. Nous avons maintenu régulièrement le contact. A présent ils sont tous décédés . J’avais encore des relations avec le petit-fils mais depuis quatre ou cinq ans, je suis sans nouvelles ».

MB pour Lev Haïr : Avec vos petits-enfants les langues se sont déliées ?

R.M : « Patricia et Laurent, mes enfants, connaissaient l’existence de la famille Laybros, puisque nous étions allés leur rendre visite lorsqu’ils avaient quatre ans. Mais je ne voulais pas les choquer et j’ai attendu qu’ils aient une dizaine d’années pour leur raconter mon histoire. Quant à mes petits enfants, c’est aussi avec beaucoup de précaution que j’ai évoqué cette période de ma vie. Je savais le potentiel destructeur d’une telle histoire, puisque j’avais moi aussi mis beaucoup de temps à mettre des mots sur mon vécu ».

MB pour Lev Haïr : « Après avoir souffert de l’absence de vos parents, la confirmation de leur assassinat a été une nouvelle épreuve pour vous et votre famille ? »

R.M : « Lorsque nous étions à Aurillac, nous pensions à nos parents et avions espoir de les revoir un jour. Nous vivions dans des familles remarquables, qui avaient créé un sentiment familial autour de nous. Mais nous avions eu aussi connaissance de l’extermination des juifs dans les six camps de Pologne et qu’il restait peu de survivants. En 1946, nous avons eu confirmation que mes parents avaient été gazés. Mme Henriette Cohen était l’une des rares survivantes. Elle s’était retrouvée dans le même barraquement que ma mère et toutes deux s’étaient lié d’amitié, échangeant sur leurs enfants et se projetant sur un avenir évidemment incertain. De retour à Marseille, Henriette a essayé de reprendre contact avec nous pour évoquer notre maman. Mais à cette période je me contentais de l’écouter sans pour autant prêter vraiment attention. Il était encore trop tôt pour moi .

Les années ont passé, j’ai passé mon BAC, je me suis marié et j’ai travaillé dans les travaux publics aux côtés de mon beau-père. Ma belle-famille, qui m’a naturellement considéré comme un fils, m’a permis d’aller un peu de l’avant. Le 30 janvier 1969, j’ai failli perdre la vie suite à un accident de voiture et j’ai repris contact avec Mme Cohen. Elle a évidemment pris beaucoup de précautions pour me raconter ce qui s’était passé, mais là encore j’ai craqué, naturellement. Il m’aura donc fallu 24 ans pour parvenir à entendre un témoignage sur ma mère. Elle n’était plus là, et j’avais émis la volonté de ne pas connaître tous les détails. D’ailleurs, en ma présence, Henriette Cohen, qui est intervenue régulièrement dans les établissements scolaires, s’est toujours montrée beaucoup plus réservée sur la vie de ma mère dans les camps. A 98 ans, elle fait la fierté de toute une famille, qui compte aujourd’hui 6 enfants, 13 petits-enfants et 30 arrière-petits-enfants ».

Propos recueillis par Magali Barthès

 


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