Un témoignage sur une grande dame Marseillaise : Marie Albe

jeudi 3 septembre 2020


Pour évoquer la belle carrière marseillaise à la radio, à la télévision, au théâtre, de Marie Albe, native de Soissons (29 mai 1924), aujourd’hui Tourangelle, qui fut durant plus d’un demi-siècle l’observatrice et l’actrice attentive et passionnée de la vie culturelle de notre région. Manière de manifester ma reconnaissance à une grande « ancienne » qui fut la complice affectueuse de mes premiers pas de journaliste, au début des années 60.


De 1935, date de son arrivée à Marseille avec ses parents jusqu’à son mariage avec un peseur-juré amateur d’art et de poésie nommé Siméon Alabe, Marie Albe – qui s’appelait alors Léone, Marie, Madeleine Renouard – habita au 45 de la rue Croix-de-Régnier, juste en face des studios de la radio. Et de sa fenêtre, elle ne cessa de regarder aller et venir journalistes, comédiens et musiciens liés à la station « Marseille-Provence ». Faut-il voir dans cette position géographique l’origine de son attrait pour les arts et spectacles, pour la culture sous toutes ses formes ? Ou bien est-ce la représentation du Cyrano à laquelle l’emmena son père à l’âge de 12 ans qui déclencha irrévocablement sa vocation ? Je ne l’ai jamais entendue dissocier ces deux hypothèses. Toujours est-il qu’elle entra au Conservatoire (à 23 ans) et y obtint un 1er Prix en 1948 dans le rôle de Roxane de Bajazet, de Racine.*


Dès lors, elle fut pleinement comédienne, incarna les Agrippine, Andromaque, Pauline, Sabine, Chimène, et autres Martine et Arsinoé ; elle fut la Rose Mamai de L’Arlésienne, l’Inès de Huis-Clos, la Martha du Malentendu…, joua dans des comédies de Musset, Synge, Strindberg, Ibsen… successivement au sein de la compagnie Victor Bernus, de celle des « Quatre Vents » de Gaston Mouren et (entre 1948 et 1960) de la troupe de Radio Marseille Provence.


Et comédienne elle resta une fois devenue journaliste-productrice radio et télé, en interprétant de nombreux petits rôles au cinéma et à la télévision. Elle fut notamment la Vierge Marie (muette) dans La Pastorale de Charles Galtier, réalisée par Claude Barma, la première « dramatique » de l’histoire de la station régionale. La retraite venue, sa carrière artistique prit une place essentielle dans sa vie avec des événements comme la création à « La Criée », à la demande de Marcel Maréchal, de La Traversée de la rivière de Luce Mélite, la reprise d’Oncle Vania de Tchékov et de Deirdre des douleurs de Synge, avec l’équipe Chatôt-Vouyoucas au théâtre Gyptis. Sans négliger les téléfilms de FR3 où elle excella dans les emplois de grand-mère et de vieille dame plus ou moins digne, comme celui de la dame au chapeau dans Le Hussard sur le toit de Jean-Paul Rappeneau. Et figurez-vous qu’en plus, elle joua sur la scène de l’Opéra de Marseille 32 représentations de l’opérette Andalousie, de Francis Lopez, avec Luis Mariano en personne et Maurice Baquet ! C’était en 1949 ; un immense succès.


Et puis, parce que Marie Albe est ce que l’on appelle « une voix » - un voix grave, lumineuse, chantante - on la sollicita souvent comme récitante de concerts : Pierre et le loup de Prokofiev, les 7 dernières paroles du Christ de Haydn sur un texte de Georges Lauris, l’oratorio sur les Droits de l’Homme de Marius Constant, ou le Divertissement pastoral d’Henri Tomasi, ainsi que pour nombre de récitals poétiques. J’eus moi-même la joie d’être son partenaire pour l’enregistrement d’un CD : L’âme des santons sur une musique du même Tomasi.


Journaliste, elle le fut avec le même bonheur, dans toutes les disciplines de la profession, d’abord à Radio Monte-Carlo, de 1952 à 1960, puis, jusqu’à sa retraite en 1983, à la radio et à la télé « Marseille-Provence », successivement RTF, ORTF, Radio France et FR3, comme productrice-animatrice de magazine d’actualités sur les arts et la littérature aussi bien que comme reporteure spécialisée théâtre, opéra, musique, arts plastiques, festivals… Et c’est dans ces emplois-là, où elle excellait, que je pus la côtoyer avec admiration et tout de suite grande affection. J’ai beaucoup appris d’elle, en particulier dans l’art et la manière de pratiquer l’interview, ce qu’elle fit toujours elle-même avec une irrésistible empathie naturelle.


De ces années, notre « Léone » conserve des souvenirs « fantastiques » (pour user d’un de ses adjectifs familiers) ; que ne les écrivit-elle ! En voici deux, que j’aime beaucoup lui entendre raconter. Celui-ci : Jean Giono chez lui à Manosque, en 1967, un matin où l’on attendait qu’il ait le Prix Nobel. Elle a attendu avec lui dans son bureau que la nouvelle tombe… ou ne tombe pas ! Il disait : Jamais de la vie ! Je n’aurai pas le Nobel, vous plaisantez ! Et il ne l’a pas eu ! Mais il a été pour moi et ma fille – que j’avais emmenée – un hôte extraordinaire !


Et cet autre : Marcel Pagnol, en 1965, après le dernier tour de manivelle de Merlusse au lycée Thiers. Il a accédé à sa demande de venir seul devant une caméra dans une classe du lycée dont il avait été l’élève. Il s’est assis sur un banc, il a regardé le pupitre chargé de gravures de potaches et il a dit : Mais c’est mon bureau, ça !... Il a réussi à nous le faire croire, c’était émouvant ! Et lui-même était terriblement ému de se retrouver comme un petit garçon face à ce pupitre ; il donnait l’impression qu’il venait de le graver !


Elle sourit à la pensée de Noureev venu à l’Opéra de Marseille en 1962 pour danser La Fille mal gardée avec Rosella Hightower. Un envol ! Une révélation ! Un état de grâce comme on en connait peu dans sa vie. Ou de sa rencontre avec César lors de sa grande exposition de 1966 au musée Cantini et de l’amitié durable qui s’instaura avec lui. D’autres « révélations » encore : celle de la « première » française de Porgy and Bess à l’Opéra de Marseille ; celle des grandes voix de Tristan et Yseult à Orange : Birgit Nilson et John Vickers. Des retrouvailles chaleureuses dont elle fut témoin en 1967 entre le Prix Nobel Miguel-Angel Asturias et Jean Ballard, le directeur des Cahiers du Sud.


Elle s’amuse encore d’une entrevue qu’elle fomenta entre Charles Trénet et Jacques Brel, mis face à face pour la première fois, tous deux très émus ; et d’une autre dont elle fut complice entre les deux amis d’enfance, illustres Marseillais, le violoniste Zino Francescatti et le compositeur Henri Tomasi. Et elle évoque avec autant de plaisir ses nombreux reportages chez Antoine Bourseiller, dont elle ne cesse de saluer l’action novatrice en matière de théâtre et de musique à Aix puis à Marseille – c’est lui qui nous révéla le jeune Chéreau, Arias, Grotowski, d’autres encore… et le free jazz ; ou au Jas du Revest Saint-Martin, chez l’éditeur Robert Morel et sa femme Odette Ducarre, la créatrice de ses livres-objets, grâce à qui elle connut Joseph Delteil et André de Richaud. Quelques personnalités « extraordinaires » entre mille – n’oublions pas Pierre Barbizet !…dans la riche mémoire d’une grande dame du journalisme à Marseille.**


Finalement, dit-elle, ce qui compte, ce sont les gens ! Et j’ai eu beaucoup de chance de rencontrer tous ceux-là. Une chance folle !


par Jacques Bonnadier



*Membre du jury du Conservatoire d’art dramatique, elle y connut le coup de foudre pour un jeune surdoué nommé Daniel Mesguich.


**Les archives de l’Institut National de l’Audiovisuel à Marseille conservent la plupart de ses émissions.


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