Irène Hajos, une survivante, Le témoignage d’une juive hongroise

mercredi 1er avril 2009

Auteur : Chantal Gerbaud

Titre : Irène Hajos, une survivante, Le témoignage d’une juive hongroiseEditions Syros, Paris, 2006, 128 pages suivies d’un cahier photos, cartes, 10 €

Comme d’autres, Irène Hajos demeura longtemps sans parler. Parler de son enfance et de son adolescence hongroise puis de sa déportation au camp de Birkenau au printemps 1944. Car il se trouve que la plupart des gens ignorent la très forte proportion de Hongrois dans le nombre de Juifs gazés à Birkenau, et ignorent encore davantage que cette déportation battait son plein au moment où, à l’Ouest, les Alliés débarquaient en Normandie. Chantal Gerbaud, d’abord professeur d’histoire-géographie, puis chef d’établissement rencontre Irène Hajos lors d’un voyage au camp d’Auschwitz-Birkenau. Elle est séduite par l’énergie et la vitalité de cette ancienne déportée et la pousse à raconter son histoire. La plupart des déportés vivant en France ont été filmés et leur témoignage se trouve au Mémorial de la Shoah à Paris. Mais certains éprouvent aussi le besoin de passer par le livre.
Celle qui s’est d’abord appelée Irène Kluger est née en 1922 à Nagykanizsa, ville du sud de la Hongrie, dans une famille assimilée, la population juive hongroise étant partagée entre ceux plutôt éloignés de pratiques religieuses, et ceux plus orthodoxes, aux pratiques encore très traditionalistes. Nuances que les Nazis n’ont jamais considérées. Pratiquant, non pratiquant, libéral, orthodoxe, citadin, rural, érudit ou simple ouvrier…un Juif ne mérite que la mort. Mais pour les Juifs hongrois, ce temps n’était pas encore venu. Installée à Budapest, Irène travaille dans une maison de haute couture. Jusqu’en 1944, elle estime que la population hongroise est privilégiée, car le pays, allié d’Hitler, vit encore à l’écart de la guerre. Cela fait un certain temps que les Nazis pressent le gouvernement hongrois de déporter les Juifs, mais sans obtenir satisfaction. En mars 1944, avec l’invasion de la Hongrie par les troupes allemandes, la tragédie des Juifs de Hongrie commence : humiliations, persécutions, port de l’étoile, confiscation des biens, ghettoïsation. Ceux qui avaient de bons rapports avec leurs voisins découvrent soudain que ces derniers s’éloignent d’eux, affectent de ne plus les connaître, ou encore les dénoncent, pillent leurs maisons. Le 2 mai 1944, déportée avec cinq membres de sa famille, Irène arrive à Birkenau. Elle est sélectionnée pour le travail et devient le numéro 80957. De mai à août, des centaines de milliers de Juifs hongrois sont déportés à Birkenau. Un juif sur trois assassiné dans le camp est originaire de ce pays. Les trains arrivent à la queue leu leu, les chambres à gaz ne suffisent plus et les deux maisonnettes, la rouge et la
blanche dans lesquelles on gazait entre 1942 et 1943 sont remises en service. Les Nazis ont photographié les victimes de cette extermination massive qu’on peut aujourd’hui voir dans l’Album d’Auschwitz. Certaines femmes hongroises sont internées dans le camp des femmes de Birkenau, d’autres dans le camp C, appelé aussi Mexique où beaucoup mourront de faim et de soif. Après une courte quarantaine, Irène travaille en usine, là où les déportés fabriquaient des grenades. La tante et la mère d’Irène ont été gazées à leur arrivée, son père et son frère ont été sélectionnés pour le travail. Mais aucun d’eux n’est rentré. Au mois d’août, les déportations de Juifs hongrois cessent. Irène voit la disparition du camp des Gitans : des Juifs des derniers ghettos prendront leur place. Au mois d’octobre, elle est transférée à Auschwitz et reste à l’infirmerie pendant trois semaines pour soigner une blessure au pied. Elle y côtoie Hanka, dont la sœur Estera avait été pendue le 6 janvier 1945 avec trois autres déportées pour avoir procuré de la poudre aux membres du Sonderkommando en révolte. Irène subit ensuite la marche de la mort avant d’échouer à Ravensbrück puis Neustadtglewe.
Elle peut ensuite revenir en Hongrie, mais avoue les problèmes du retour, l’accueil peu chaleureux, y compris dans sa propre famille, ses difficultés à se réaccoutumer à une vie « normale », ses moindres gestes encore marqués par la bestialité du camp. Après le départ pour la France et des décennies d’enfouissement de ce passé, Irène, comme d’autres, se décide à parler, à raconter. Elle est revenue au camp accompagner des professeurs, et rencontre régulièrement des élèves, pour lutter contre l’oubli. Le livre s’accompagne d’un petit pédagogique avec des cartes, et un chapitre consacré à la Hongrie.

Christine Guimonnet


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