Rachel Ertel, Brasier de mots, Paris,...

jeudi 30 juin 2016

Rachel Ertel, Brasier de mots, Paris, éditions Liana Levi, 2003, 379 pages, notes, bibliographie.

Le yiddish, langue des populations juive ashkénazes d’Europe centrale et orientale était avant 1939 une langue en pleine expansion. Elle est morte avec ceux qui la parlaient, toutes celles et tous ceux qui ont été anéantis dans les ghettos, les fosses communes et les camps d’extermination. Tuer les Juifs, c’était aussi tuer leur langue, leur culture, leur apport à la civilisation européenne. Qui parle encore yiddish aujourd’hui ? Des rescapés de la Shoah. Certains, enfants, adolescents, au moment de la guerre le comprennent, sans forcément le parler couramment. Cette langue, porteuse d’une culture extrêmement riche, perdue dans le monde des morts, est pourtant en voie de revivification, même s’il est impossible de retrouver la situation d’avant-guerre : on trouve à Paris, une maison de la culture yiddish, avec la bibliothèque Medem, qui s’est même dotée d’un site internet, propose des cours, des livres traduits en yiddish. Le yiddish, ce n’est pas seulement le livre, mais aussi les chansons, toute une culture musicale, défendue par exemple par Ben Zimet, Talila, pour que ce passé si riche ne soit pas englouti. Les chercheurs, historiens, linguistes se sont penchés à son chevet pour mieux analyser cette culture juive, ou plutôt ces cultures juives, tant le monde ashkénaze de l’entre deux guerres était plurilingue et multiculturel. Car il y avait pour chaque pays, une manière de parler yiddish, avec l’apport de mots différents (russes, polonais, lithuaniens…), des manières de prononcer diverses. Il existait donc un pays de culture, le Yiddishland.
Rachel Ertel, enseignante à Paris VII, spécialiste des minorités d’immigration aux Etats-Unis, traductrice de littérature yiddish et américaine, travaille sur cette langue depuis un certain temps : elle a entre autres collaboré à l’ouvrage « Mille ans de culture ashkénaze » et à la série réalisée par Paul Zajdermann « Vie et mort des langues », diffusée sur la Cinquième.
Dans cet ouvrage très personnel et extrêmement riche, elle brosse le tableau du monde ashkénaze, creuset de mouvements révolutionnaires (le Bund par exemple) et politiques, mais aussi de mouvements artistiques : l’entre-deux-guerres fut une période extrêmement féconde, une sorte d’apogée de la culture yiddish, avec une masse de journaux, de livres, de revues comme Khaliastra qui présenta le travail de Chagall, Peretz Markish. Tous ces créateurs qui marquèrent de leur empreinte l’art contemporain.
La Shoah ayant détruit les hommes et leurs idées, le yiddish devint une sorte « d’absence obsédante ». En 1993, l’auteur avait publié une anthologie de la poésie yiddish, « Dans la langue de personne ». Mais cette langue n’a pas été abandonnée : s’il n’y a plus beaucoup d’auteurs écrivant directement en yiddish, cette langue a marqué et marque encore néanmoins des écrivains connus, poètes (Celan), romanciers, (Perec, Wiesel, Cynthia Ozick) philosophes. Sans parler de ceux qui font référence à la Shoah en tant que rescapés (Primo Levi) ou qu’ils y fassent référence dans une optique d’universalité. Il est bon de se plonger dans ce voyage que nous propose Rachel Ertel, car la culture véhiculée par le yiddish a une portée beaucoup plus large dans la littérature universelle.

Christine Guimonnet


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