Des filles comme les autres : Au-delà du foulard

mercredi 27 octobre 2010

Auteurs : Alma et Lila Lévy ; entretiens avec Véronique Giraud et Yves Sintomer

Titre : Des filles comme les autres : Au-delà du foulard

Paris, La Découverte, 2004, 196 pages, 15 euros

 

L’année 2003 fut celle des travaux de la commission Stasi mais également celle de nouvelles affaires de foulard, deux défrayant plus particulièrement la chronique : celle de Thann, en Alsace, où l’on put une nouvelle fois voir s’agiter le docteur Thomas Abdallah Milcent (défenseur autoproclamé des filles voilées persécutées par la République….) et celle d’Aubervilliers. Le fait que les deux élèves d’Aubervilliers soient les filles d’un avocat du MRAP n’a certainement pas été étranger au tapage médiatique qui a entouré cette affaire ! Tapage qui continue puisque les deux sœurs, Alma et Lila Lévy publient un livre. Le Monde, dont nous connaissons à présent la conception très particulière de la laïcité (notamment celle de Xavier Ternisien…), en a publié (et c’est son droit le plus strict) les traditionnelles « bonnes feuilles », déclenchant l’ire de nombreux lecteurs (à tel point que Robert Solé, le médiateur y consacré une de ses chroniques)…ceux qui s’obstinent encore, alors même que leur quotidien de référence essaie de faire passer les islamistes (UOIF, Tabligh…) pour des saints et les frères Ramadan pour les meilleurs amis de la laïcité. Passons !

Le livre se compose de huit chapitres : l’exclusion du lycée ; pourquoi le foulard ? ; de la tolérance ; les hommes et les femmes : des sexes complémentaires ? ; l’univers familial ; l’école ; l’avenir professionnel ; la vie quotidienne à Aubervilliers ; la religion au quotidien.

Véronique Giraud et Yves Sintomer expliquent leur démarche dans l’introduction mais on retient leur opposition à l’exclusion et à l’interdiction de signes religieux en classe. Cela a le mérite d’être clair.

Curieux ouvrage que celui-ci…où on passe de gentilles discussions sur la famille, l’école, la vie dans le quartier, de réflexions où on peut difficilement mettre en doute la foi réelle de ces deux jeunes filles…à des propos absolument affligeants où l’ignorance ne le dispute qu’à la sottise ! Cette remarque ne vise pas la foi des deux jeunes filles et leur liberté de pratiquer l’islam comme elles le souhaitent. Mais il est légitime de se poser quelques questions au fil de la lecture.

Les deux co-auteurs ne sont visiblement pas des spécialistes de l’islam et on peut s’étonner qu’ils interrogeant les deux sœurs sur certains points de dogme, comme si elles étaient des théologiennes !! Naturellement, ce qui était prévisible se produit : même en citant le Coran, elles se trompent. Leurs interlocuteurs, n’ayant pas un Coran à portée de la main et leur posant des questions bêtement naïves, ne risquent pas de les contredire.

On repère au fil des pages une conception étonnante des rapports entre les sexes…tout rapprochement risquant de mener au péché. On comprend aisément qu’à partir de là, mieux vaut rester chez soi et sortir le moins possible. C’est ce qu’en d’autres temps, on aurait nommé une pudibonderie de chaisière. Entre pudeur naturelle et pudibonderie, il y a une marge.

Si des propos sont très tolérants, d’autres…auraient mérité davantage de réflexion avant d’être prononcés. Il y a également un certain nombre de contradictions.

Par exemple :

L’islam et les autres religions : « A son époque (du prophète), il n’y avait aucune obligation : les musulmans vivaient dans des pays où vivaient également des Juifs et des catholiques et chacun était libre de pratiquer sa propre religion .

Non, ces lois existaient et, pour les musulmans, la chose était rendue obligatoire – mais ne concernait pas les gens de confession juive ou chrétienne, dont les droits étaient garantis »

(Alma, page 93). Alma doit sans doute ignorer que les chrétiens et les juifs étaient soumis au statut de dhimmitude qui n‘était pas aussi doré qu’on veut bien nous le faire croire. En outre il est étonnant de dire à un moment qu’à l’époque du prophète, il n’y avait aucune obligation et de dire à un autre endroit que le voile par exemple est obligatoire à partir de la puberté. Ce qui n’est noté nulle part dans le Coran.

« L’arrivée de l’islam remonte à presque 1500 ans et nous devons faire avec ces textes existants. On ne va rien nous apporter de nouveau et les règles resteront immuables. Or, le contexte a changé. C’est pour cette raison que certaines choses sont expliquées de manière assez ouverte pour laisser une marge aux évolutions contextuelles »(Lila, page 71). Ou, comment se contredire en un paragraphe !

« Si la Révélation est arrivée à un peuple nomade et que tout a été fait en sorte que nous adoptions ses habitudes, on peut penser que c’est intentionnel » (Lila, page 71). Effectivement, la lecture des nouveaux penseurs de l’islam n’est pas pour demain !

Le Maghreb et l’islam : « Les régimes marocain et algérien se réclament de l’islam alors qu’ils violent le Coran. En Tunisie, c’est pire encore » (page 170). Le souverain chérifien, Commandeur des croyants et descendant du prophète appréciera : à moins que ce soit la modification de la moudawana qui soit une violation du Coran…Quant à l’Algérie, avec un code de la famille calqué sur la charia pour complaire aux islamistes…Ne parlons pas de la Tunisie, pays laïc ! Certainement une abomination.

Le chapitre consacré aux relations entre les hommes et les femmes recèle une belle collection de clichés. Les deux sœurs, tout en montrant leur indépendance, ont du mal à ne pas dire que l’homme est supérieur à la femme ! Et quand elles évoquent des versets du Coran qui selon elles sont mal cités, elles feraient d’y regarder à deux fois, car il y a effectivement un verset où les hommes reçoivent comme conseil de frapper leurs femmes. (Sourate IV, Les femmes, verset 38, traduction de Kazimirski, édition Garnier Flammarion). Mais comme le dit Lila,  « Certains versets sont clairs et très explicites et ne nécessitent aucune interprétation ; mais il y a aussi de nombreuses métaphores »

A propos du mariage : « Dès l’instant où on se marie, c’est vis-à-vis de Dieu que l’on s’engage. On n’a donc pas besoin de papiers - hormis ceux du mariage civil. Sur le fond, celui-ci est pour nous presque inutile, tout est déjà cadré pour des questions comme l’héritage. Si la religion me dit que telle part d’héritage me revient et que la loi française me permet d’obtenir plus, je ne ferai pas la démarche ». Laquelle ? On reste dans une certaine confusion ! Lila Lévy semble oublier un détail d’importance : en France, le seul mariage valable est le mariage civil et le seul texte qui régit la succession n’est pas la charia mais le code civil.

Tout aussi étrange, la conception de la laïcité : « Je ne voudrais pas paraître paranoïaque mais, certaines choses sont faites vis-à-vis de l’islam qui ne seraient jamais tolérées envers une autre religion » (Lila Lévy, page 189). C’est pourtant exactement le contraire ! Notre pays se retient, politiquement correct oblige d’user envers l’islam de la même saine critique qu’à l’égard des autres religions. Depuis quelque temps, les chantres du chantage à l’islamophobie sont là pour y veiller ! Lila Lévy semble ignorer qu’on peut ici bas brocarder le Pape à loisir, agresser les rabbins, mais qu’on ne peut quasiment rien dire sur Mahomet !

« De mon côté, j’ai toujours soutenu que, même lorsqu’en n’est pas en pays musulman, on est libre ici de pratiquer sa religion » (page 190). La France permet la liberté de culte depuis la Révolution, liberté qui s’applique aussi aux musulmans mais Lila Lévy doit également ignorer que de nombreux pays musulmans ne permettent pas cette liberté de culte aux croyants non musulmans ! Et qu’en France le voile n’est pas interdit dans la rue, la vie quotidienne. Et que si l’Etat veut en interdire le port dans l’espace scolaire, c’est parce que celui-ci est un espace à part où l’enfant, l’adolescent est avant tout un élève dont le particularisme religieux est secondaire par rapport au principe de neutralité et d’égalité.

L’islam dit qu’il faut obéir à un gouvernement national comme il faut obéir à son père et à sa mère. Mais une règle plus globale tempère celle-ci en disant qu’il n’y a pas de devoir d’obéissance à une créature quand il s’agit d’une désobéissance au Créateur » On en reste pantois. Cette phrase nous rappelle quelque chose déjà rapporté par Hanifa Chérifi après des discussions avec des filles voilées refusant obstinément d’ôter leur voile. En outre, l’islam ne dit pas ce que rapporte Lila Lévy (obéissance à un gouvernement national) : il s’agit d’une prise de position du Recteur de l’université Al-Azhar ! Mais comme les deux sœurs sont de nationalité française, l’obéissance à l’Etat s’impose d’elle-même, comme pour tout Français, musulman ou non…

« Ce qui est dur, c’est qu’il y a de plus en plus de musulmans en France, et de moins en moins de possibilités de pratiquer ». (Alma, page 186)

« Et les salles de prière n’existent pas par volonté des autorités nationales » (Lila, page 186)

On va de sottise en sottise ! Il n’y a certes pas en France, pays laïque mais d’histoire judéo-chrétienne, autant de lieux de culte que les musulmans pourraient le souhaiter. Des progrès restent à faire et toute personne de bon sens reconnaît qu’il n’est pas normal que certaines salles de prières soient trop petites ou mal commodes. Mais invoquer une décision nationale refusant l’implantation de salle de prières…Nous voilà carrément dans le complot !!

 

Au final, un ouvrage qui semble montrer que les deux sœurs ont pour connaissance une sorte de « reader’s digest » du Coran et de l’islam. On ne saurait trop leur conseiller de se plonger dans des livres d’histoire. Un livre qui permet, certes, de mieux connaître le point de vue de ces jeunes filles, mais qui ne convaincra pas ceux qui demeurent opposés au port de signes religieux en classe. Et un document qui n’est nullement aussi « exceptionnel » que l’indique la quatrième de couverture.

Fiche de lecture par Christine Guimonnet



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